Loreena McKennitt
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INTRODUCTION DE LOREENA


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Colonelle honoraire en route vers le 435e Escadron

“Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les braves gens ne fassent rien.” –  Edmund Burke

Je me souviens d’avoir lu ces paroles quand je rédigeais les notes explicatives d’An Ancient Muse.  Mis à part l’emploi du masculin générique (note : dans la version originale anglaise de cette citation, le masculin générique est employé pour désigner ‘les braves gens’), j’ai été particulièrement frappée par le message de cette sentence qui me semblait alors être une sorte de mise en garde contre la complaisance : un peu comme un cri de ralliement, un ‘appel aux armes’ lancé à tous les braves gens dans le but de les inciter à servir le bien commun en s’impliquant activement dans leur collectivité.

Comme nous vivons à une époque où nous en sommes venus à penser que nous appartenons tous à une grande communauté mondiale, évidemment la question du bien commun ne saurait jamais être parfaitement tranchée, ni aussi simple et évidente qu’on le souhaiterait.  À vrai dire, il faut d’abord pouvoir identifier ce que constitue le bien commun; ensuite il faut pouvoir s’entendre sur une ligne de conduite; puis, reste encore à ouvrir la voie.  Or, je crois que l’espoir repose sur notre volonté et notre faculté de percevoir intelligemment toutes les facettes que miroite le prisme de l’Histoire lorsqu’examiné sous tous ses angles.

Au fil des ans, au fur et à mesure que j’approfondis la question de ce qu’est la démocratie, je me rends compte qu’elle existe en d’innombrables permutations et degrés.  Or, considérant que c’est un sport qui nécessite plus de joueurs que de spectateurs et qui dépend de tout un ensemble de moyens, de procédures et d’acteurs tels que les médias, les élections et les militaires pour n’en nommer que quelques-uns, je pense que ceux qui disposent de ces moyens, ou encore les contrôlent, méritent d’être guidés par un public bien informé, prêt à se mobiliser au besoin.

Ainsi, après mûre réflexion, une autre sentence me vient à l’esprit, celle-ci d’Arthur Schlesinger fils : “Il est fort utile de se souvenir que l’histoire est à une nation ce que la mémoire est à l’individu. Tout comme une personne privée de mémoire perdrait ses repères et son sens de l’orientation, ne sachant plus par où elle est passée et vers quoi elle doit se diriger, une nation à laquelle échappe toute conception du passé ne saurait comment se comporter dans le présent et comment entrevoir et planifier l’avenir.”

Comme beaucoup d’entre vous le savez déjà, je m’intéresse à l’histoire des peuples celtes parce que, d’une part, en tant qu’artiste, elle sert d’amorce à ma musique, mais également parce que, d’autre part, en tant qu’autodidacte, elle me fournit un excellent prétexte pour explorer les différentes périodes et facettes de l’histoire dans toute son étendue.  Autant je suis fascinée par ses coins et contours archaïques, autant j’y ai vu l’occasion de relever les thèmes et perspectives qui manquaient à  ma culture et dont j’ai tant à apprendre puisqu’ils trouvent leur écho dans notre monde contemporain.  En même temps, il faut reconnaître que je ne suis ni une experte, ni une autorité en la matière.  Finalement, en poursuivant ses recherches, je ne fais que m’engager dans un parcours personnel.  Que ceux qui souhaitent me suivre sachent que mon rôle s’apparente davantage à celui d’un instigateur ou d’un guide transmettant de l’information.

C’est dans cette perspective, et en partie aussi parce que j’ai fondé le Fonds commémoratif Cook-Rees pour le sauvetage et la sécurité nautique en 1998, qu’en décembre 2006, je suis devenue la colonelle honoraire du 435e Escadron de transport et de recherche et sauvetage à Winnipeg, dans la province du Manitoba, au Canada.  C’est avec un immense sentiment de fierté que j’ai accepté cette nomination honoraire, sachant fort bien que ce qui m’attendait me conduirait inévitablement sur un parcours riche d’enseignements m’amenant à emprunter des chemins que je n’ai point su, jusqu’aujourd’hui, anticiper ou apprécier.

Je ne crois pas que ce serait une exagération de dire que d’un point de vue culturel et logistique, l’industrie de la musique fonctionne autrement que le milieu militaire lequel exige une tout autre discipline.  En ce sens et en tenant compte d’autres considérations, je savais bien que j’allais devoir sagement mesurer les implications.  Je savais, par exemple, que mon association avec les militaires en surprendrait plus d’un, car en soi, le mot ‘militaire’ évoque toutes sortes d’idées pour une pluralité de gens provenant de circonstances historiques et de lieux géographiques aussi divers que variés.  Ceci dit, il faut comprendre que j’ai accepté de jouer ce rôle parce que ce sont les forces armées canadiennes.  Mon engagement prend tout son sens justement du fait que le Canada est ma patrie.

Spécialisée dans un tout autre domaine et n’ayant aucune ‘formation de métier’ – en d’autres mots, de formation militaire – je tenais à m’assurer qu’à ma façon, je serais en mesure d’apporter une contribution mesurable et significative.  De plus, j’ai bien pris soin de protéger mon autonomie en tant que porte-parole.  Comme j’estime que ma mission est avant tout de transmettre, j’espère pouvoir et j’ai l’intention de jouer un rôle important en expliquant et en partageant des informations sur les forces armées aux personnes civiles plutôt qu’en essayant de leur en vendre l’idée.  Parallèlement, ma tâche est aussi de rapporter à la communauté militaire à laquelle je suis rattachée, les impressions, les préoccupations et les inquiétudes de la population.

Dans un premier temps, j’ai dû entreprendre, comme on dit, ‘un constat d’état’. En passant du temps avec les membres du 435e Escadron, j’ai appris à les connaître, à mieux comprendre ce qu’ils font, pourquoi et comment ils le font et ce qui les motive.  Je me suis également familiarisée avec leurs problèmes, et pour finir, j’ai cherché à bien cerner la perception du grand public à l’égard de ces militaires.

Plusieurs mois ont passé depuis mon assermentation un beau jour d’hiver en décembre dernier, et pendant tout ce temps, j’ai eu la chance d’assister aux exploits extraordinaires qu’accomplissent pour nous chaque jour ces hommes et ces femmes, d’année en année, passant presqu’inaperçus et ayant droit, plus souvent qu’autrement, à peu près à aucune reconnaissance, sauf pour la considération de leurs pairs, ou sur le plan personnel, les sentiments de fierté et de satisfaction qu’on tire du travail bien fait.

J’ai pu observer en action des exercices pratiques de recherche et de sauvetage hautement sophistiqués, je dirais parfois même extrêmement risqués; des activités de préparation aux catastrophes naturelles, telles que les inondations et les incendies; le transport des marchandises aux collectivités du Grand Nord et aux bases militaires localisées dans les coins les plus reculés de notre pays; la surveillance de nos frontières nationales; ainsi que les activités de préparation liées au transport, menées de front par l’Escadron dans le but d’appuyer l’engagement international du Canada dans des endroits comme en Afghanistan ou dans d’autres pays.  

Or, il m’a fallu porter vraiment attention avant de prendre conscience qu’il existe une très nette distinction entre l’armée et l’État.  Au Canada, nos forces armées demeurent encore aujourd’hui un instrument relativement neutre prenant leurs ordres du gouvernement de l’heure, en mission dans l’intérêt des civils au Canada, et parfois même à l’étranger. Non seulement j’ignorais tout ce qui se passait, mais j’ai même été très surprise par les proportions que prenait leur engagement et  j’ai donc mesuré l’étendue de mon innocence, même en ce qui concerne des questions aussi banales que ‘qui sont ces gens?’ et ‘comment reçoivent-ils leurs ordres?’

Avec plus de 2000 membres des forces armées canadiennes basés en Afghanistan, il est certain que nos militaires occupent nos pensées comme cela ne s’est produit depuis très longtemps. Nous éprouvons un sentiment de soulagement lorsqu’ils reviennent sains et saufs, et de choc lorsqu’ils reviennent gravement blessés ou sans vie. 

Et pourtant, en tant que corps neutre, nos forces armées sont vulnérables sous plusieurs aspects.  Je pense qu’on peut dire en toute honnêteté que nos attentes envers elles excèdent de loin les ressources humaines et  matérielles qu’elles ont à leur disposition pour nous servir, au pays ou à l’étranger. Je me suis même demandé si dans les dernières décennies, en raison du confort, du contentement et de l’innocence dans lesquels nous nous complaisons, nous n’aurions pas abdiqué notre responsabilité envers nos délégués politiques que nous nous devons de dûment guider et mandater afin qu’ils puissent prendre les moyens d’équiper et de diriger nos forces armées à la mesure de nos attentes.

Pendant ce temps, le manque de personnel a pour conséquence de longues heures supplémentaires; une ingéniosité et débrouillardise, filles du besoin, dépassant l’imagination; et par moments, des sacrifices qui sont tout à fait héroïques.  Ces hommes et ces femmes font pour nous de grands sacrifices, mais il ne faut pas oublier que leur famille et parenté doivent souffrir des heures d’incertitudes, supporter de longues périodes d’absence, et parfois même, subir la perte de leur être cher.  Quelle que soit la façon qu’ils aient choisi leur vocation, leur engagement est bien au-delà de ce choix car c’est bel et bien un mode de vie que ces individus et leur famille assument aux seules fins de perpétuer le riche héritage légué par nos aïeux et de contribuer à la société canadienne et à la communauté internationale.

Après avoir longtemps parlé et après avoir passé un temps appréciable avec plusieurs membres de la communauté militaire canadienne, je peux affirmer en toute connaissance de cause qu’ils sont parmi les individus les plus humains et les plus dévoués que j’ai rencontrés de toute ma vie.  Je crois que notre devoir envers eux est de nous assurer qu’ils reçoivent des directives claires et les moyens nécessaires pour mener à bien la tâche que nous attendons d’eux. Nous nous devons de leur accorder notre attention, notre intérêt et notre appui, et de les cautionner dans leur engagement pour que le ‘mal’ ne triomphe pas. C’est un grand privilège de prêter assistance aux hommes et aux femmes de nos forces armées canadiennes.    

Loreena McKennitt